Chroniques de la Russie qui proteste // 9 – 15 mars 2026

Chroniques de la Russie qui proteste // 9 – 15 mars 2026

En Russie, depuis le début de la guerre en Ukraine, la société est profondément divisée face à l’agression des troupes russes. Alors que certains soutiennent fermement les actions du gouvernement, d’autres manifestent courageusement leur opposition à la guerre et à l’intervention militaire russe dans les affaires ukrainiennes.

Ce projet de publication a pour objectif de documenter ces protestations en publiant des chroniques hebdomadaires en utilisant les réseaux sociaux comme source principale d’information. Nous espérons offrir un aperçu de la dynamique interne de la société russe en temps de guerre, en mettant en lumière les voix et les moyens d’expression de ceux qui se dressent contre la politique étrangère de leur gouvernement.


Sabotages 

Stavropol (district fédéral du Caucase)

La chaîne Telegram du mouvement de résistance “Liberté de la Russie” a annoncé la réalisation d’un sabotage sur une ligne ferroviaire de Stavropol. Un agent du mouvement a incendié deux armoires de signalisation, perturbant ainsi l’approvisionnement des unités militaires locales et la livraison de ressources militaires provenant de la région. 

Kopeïsk (district fédéral de l’Oural)

À Kopeïsk, un sabotage consistant à incendier une armoire de signalisation par un membre du mouvement de résistance “Liberté de la Russie”, a interrompu les liaisons ferroviaires avec l’usine “Plastmass” qui produit et livre des munitions, obus et explosifs pour le front ukrainien. 

Village de Yantikovo (République de Tchouvachie, district fédéral de la Volga)

Dans la République de Tchouvachie, les membres du mouvement de résistance “Liberté de la Russie” ont mis hors de service la tour de communication de l’unité militaire n°96133-3. L’unité s’est retrouvée sans communication ni moyens de reconnaissance. 

Poursuites judiciaires

Pour avoir arraché 14 brochures de propagande du ministère de la Défense de la fédération de Russie, une styliste condamnée à 17 ans de colonie pénitentiaire 

Selon l’enquête, Elena Karanikou, une styliste de Khabarovsk, avait arraché au minimum 14 brochures de propagande du ministère de la Défense de la fédération de Russie faisant la promotion du service militaire sous contrat. Elle avait photographié une partie des brochures qu’elle avait  ensuite envoyées à un “représentant de l’Ukraine”. Elena était également accusée d’avoir correspondu un individu se qualifiant de représentant de la légion “Liberté de la Russie”, qui l’avait contactée lui-même par Telegram

Le 11 mars, le premier tribunal militaire de district de l’Est a reconnu Elena Karanikou, âgée de 54 ans, coupable de “haute trahison” et de participation aux activités d’une “organisation terroriste”. Sa peine : 17 ans de réclusion dans une colonie à régime général, 1 an de restriction de liberté et une amende 200 000 roubles (soit 7,4 fois le salaire minimal). 

Un hiéromoine en colonie pénitentiaire pour un hommage adressé au fondateur du Corps des volontaires russes(RDK

En 2023, à Verkhotourié (district fédéral de l’Oural), un moine-prêtre, Evgueni Pintchouk (Nikandr), recteur d’une paroisse de l’Église orthodoxe russe hors-frontières, avait posté un commentaire qualifiant de “beau gosse” Denis Kapoustine, le fondateur du RDK, , et lui exprimant son “respect”. 

En octobre 2025, il a été arrêté pour « apologie du terrorisme ». Une seconde affaire a été ouverte pour « réhabilitation du nazisme » et appels à l’extrémisme.

Le 10 mars, le verdict du premier procès a été prononcé :
5 ans et demi de colonie pénitentiaire.

Photo : Tatiana Koungouro

Une Ukrainienne condamnée à trois ans et demi de colonie pour collecte d’argent destiné à l’achat d’un drone pour les Forces armées de l’Ukraine (ZSU)

Après le début de l’occupation, une native de l’oblast de Kherson, Ekaterina Kortchaguina, partit chez ses parents dans l’oblast de Moscou et reçut la nationalité russe. En juin 2023, elle avait publié sur son compte Instagram une annonce visant à récolter de l’argent pour l’achat d’un drone destiné au ZSU, et avait diffusé un stream dans lequel elle critiquait la guerre en Ukraine. 

Elle avait été dénoncée par Marina Chylouchina, gérante de la chaine Telegram “Krimsky SMERCH”, Marina Chychoulina, qui rédigea une dénonciation contre Ekaterina. 

Le tribunal Khorochevsky de Moscou a reconnu Ekaterina coupable d’appels à des actions dirigées contre la sécurité de l’État et lui a infligé une peine de trois ans et demi de colonie pénitentiaire.

Une détenue politique condamnée à une amende pour un ancien tatouage

Anastasia Kolokoltseva, âgée de 31 ans, purgeant une peine dans la colonie pénitentiaire féminine n°35 de l’oblast de Kemerovo-Kouzbass pour avoir tenté de rejoindre le Corps des volontaires russes, a été condamnée à une amende pour un tatouage vieux de 10 ans. En salle d’activités éducatives, d’autres détenues avaient remarqué sur le corps d’Anastasia un tatouage “ressemblant à un symbole d’une organisation terroriste du régime criminel de Kiev”. Selon le centre de recherche “Sova”, il s’agirait probablement d’un tatouage du Régiment Azov

Le 11 mars, le tribunal l’a condamnée à une amende de 1 000 roubles pour « affichage de symboles interdits ». (soit 0,4 fois le salaire minimal). 

Un étudiant de l’Institut d’ingénierie physique de Moscou condamné à 19 ans de colonie pour avoir mis le feu à deux armoires de signalisation

Severian Khorokhordin, étudiant à l’Institut d’ingénierie physique de Moscou, avait, sur ordre d’un “représentant de la Direction générale du renseignement du ministère de la Défense ukrainien”, placardé, à Moscou et Obninsk, des tracts, destinés aux militaires russes, évoquant la “reddition” et contenant des “conseils adressés aux Russes pour échapper à la conscription en cas de mobilisation”. Les enquêteurs avaient affirmé qu’en février 2024, que Severian, contre une rémunération de 45 000 roubles avait incendié une voiture arborant les symboles de l’opération militaire spéciale, sur ordre de ce même “responsable”. De plus, l’étudiant correspondait avec la légion “Liberté de la Russie” et avait exécuté une mission consistant à incendier deux armoires de signalisation sur le tronçon ferroviaire “Obninskoe – Chemiakino”. 

Severian avait été arrêté le 24 août 2024, alors qu’il se rendait à l’aéroport “Iermolino”, dans l’oblast de Kalouga, où il comptait photographier une installation militaire. Après 3 jours d’interrogatoire, il avait avoué avoir incendié les armoires de signalisation. 

Le 2e tribunal militaire du district occidental a reconnu Severian Khorokhordin coupable d’attentat terroriste, de blanchiment d’argent provenant d’activités criminelles, de participation aux activités d’une organisation terroriste et de haute trahison ; il l’a condamné à 19 ans de réclusion, à une amende de 400 000 roubles (soit 14,8 fois le salaire minimal) et à un an de restriction de liberté. 

Un streamer condamné à une amende pour un commentaire sur un drapeau rouge dans un jeu vidéo

Maksim Tchernichev, streamer du jeu vidéo War Thunder sous le pseudonyme “CrewGTW”, avait publié plusieurs videos du jeu dans lesquelles il qualifiait le drapeau rouge sur la tourelle d’un char de « putain de drapeau rouge attaché avec un élastique de slip ». Il affirmait aussi que le soutien à l’Ukraine était « une question de bon sens » et qualifiait l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe d’erreur. 

En novembre 2025, une dénonciatrice bien connue, Ekaterina Mizulina, avait publié sur le streamer une publication “accusatrice”, ce qui avait incité les autorités judiciaires à s’intéresser à Maksim. 

Le tribunal de l’arrondissement de Kanavino de Nijni Novgorod a reconnu Maxime Tchernichev coupable d’avoir discrédité l’armée et l’a condamné à une amende dont le montant n’apparaît pas dans la décision de justice publiée. Le streamer n’a pas reconnu sa culpabilité et a publié une vidéo pour réfuter ces accusations.

Une amende pour un “like” sur le mème d’un handicapé de “l’Opération militaire spéciale (SVO)”-”victime de propagande”

En 2023, Gaïritin Soumanakov, un retraité de Kamychin (district fédéral du Sud), avait liké une publication présentant une photo “avant et après le SVO”. La première photo montrait un jeune homme câlinant deux enfants. Sur la seconde, on voyait le même homme, le visage défiguré et les membres amputés. Les photos étaient accompagnées du texte suivant : “Le prix de la bêtise ou bien une victime de la propagande. Il vivait heureux, avait femme et enfants… Mais il a estimé que ce n’était pas suffisant, il a voulu se faire un peu de thunes en tuant des enfants en Ukraine. On voit le résultat : des forces supérieures lui ont rendu la monnaie de sa pièce. Et ce n’est pas un cas à part – c’est la mentalité de toute la Russie. Car, ce n’est pas le président qui presse les boutons de lancement des missiles  sur les immeubles ukrainiens, mais bien ces fils de mères russes, qui se sont ramenés avec leurs armes dans un pays étranger, tandis que leurs mères et leurs épouses les considèrent comme des héros et soutiennent entièrement la guerre, sans comprendre que c’est exactement ainsi, à l’image de cet handicapé du cerveau (et désormais physique) que se porte la Russie”.

Un dossier judiciaire pour “discrédit à l’encontre” des forces armées russes avait été ouvert à la suite d’un rapport du centre local Э. La cour de la ville de Kamychin a infligé au retraité une amende de 45 000 roubles (soit 1,7 fois le salaire minimal). 

Capture d’écran : SOTAvision

Nous refusons d’envoyer de l’argent aux soldats de l’Opération militaire spéciale

Une habitante de la région de Krasnoïarsk (dont le nom n’est pas indiqué) s’est exprimée lors d’une réunion de parents d’élèves contre la collecte d’argent pour les participants à l’opération militaire spéciale : “Les participants à l’opération y vont pour gagner de l’argent avec lequel ils s’achètent ensuite des voitures et nous, et on doit encore les aider…Nous sommes contre le fait de leur envoyer de l’argent : ils reçoivent déjà une bonne somme, ils ont toutes sortes d’avantages, alors que nous, nous ne pouvons pas payer les études de nos enfants après l’école”. 

Un des parents a rédigé une dénonciation adressée au parquet. Au tribunal, bien que quatre témoins aient déposé contre la femme et que le procès-verbal de la réunion ait été présenté, elle n’a pas plaidé coupable. Le juge lui a infligé une amende de 15 000 roubles (soit 0,6 fois le salaire minimal) pour « discrédit à l’encontre » des forces armées de la fédération de Russie. 

Une chanson de Verka Serdiutchka “discrédite” à nouveau l’armée russe

Le 8 mars 2026, à la demande d’une cliente d’un café situé dans le hameau de Leninakan (district fédéral du Sud), le musicien B. a diffusé la chanson “Goulianka” de Verka Serdiutchka. Un procès-verbal a été dressé contre le musicien pour “discrédit” à l’encontre de l’armée, et le tribunal d’arrondissement de Miasnikovsky de la région de Rostov lui a infligé une amende de 45 000 roubles (soit 1,7 fois le salaire minimal). 

On recense déjà au moins deux cas de poursuites judiciaires pour la diffusion publique de la chanson “Goulianka” ayant abouti à des condamnations et à des amendes. 


Le projet Chroniques de la Russie qui proteste est réalisé quasiment exclusivement par des bénévoles.

Ont en particulier participé à l’élaboration de la version française l’équipe de bénévoles de Mémorial France ainsi que des des étudiants en russe des universités de Strasbourg, Toulouse, Paris, Besançon, Grenoble, etc…
© Memorial / © Memorial France pour la version française.