Chronique de la Russie qui proteste // 23 – 29 juin 2025
En Russie, depuis le début de la guerre en Ukraine, la société est profondément divisée face à l’agression des troupes russes. Alors que certains soutiennent fermement les actions du gouvernement, d’autres manifestent courageusement leur opposition à la guerre et à l’intervention militaire russe dans les affaires ukrainiennes.
Ce projet de publication a pour objectif de documenter ces protestations en publiant des chroniques hebdomadaires en utilisant les réseaux sociaux comme source principale d’information. Nous espérons offrir un aperçu de la dynamique interne de la société russe en temps de guerre, en mettant en lumière les voix et les moyens d’expression de ceux qui se dressent contre la politique étrangère de leur gouvernement.
La ville s’exprime
Perm (district fédéral de la Volga)



Le ruban vert est un symbole de résistance à la guerre.
Nijni Novgorod (district fédéral de la Volga)


Le ruban vert est un symbole de résistance à la guerre.
Mémoriaux
Moscou

Moscou, le 28 juin, des fleurs au pied du monument à Lesya Ukrainka. Les habitants de la ville déposent des fleurs en mémoire des victimes de la guerre.
Source : archive personnelle d’un·e militant•e de « Memorial ».
Piquets de protestation solitaire
À Moscou, un piquet en soutien aux personnes condamnées pour leur position anti-guerre interrompu par la police

La militante aveugle Oksana Osadtchaïa a tenu un piquet de protestation solitaire dans le centre de Moscou pour soutenir deux prisonnières politiques condamnées pour leur opposition à la guerre : la bénévole de Belgorod Nadine Geisler (Nadejda Rossinskaïa) et l’artiste de Samara Irina Izmaïlova, condamnées en juin à respectivement 22 et 20 ans de prison pour trahison. Geisler aidait des réfugiés ukrainiens, tandis qu’Izmaïlova exprimait des opinions anti-guerre et fabriquait des explosifs, selon l’accusation.
Le piquet d’Osadtchaïa a été rapidement interrompu par la police, qui a déclaré “ qu’il est interdit de rester ici aujourd’hui ”. L’action visait à défendre les prisonniers politiques et à protester contre la répression visant les activités anti-guerre.
Piquets solitaires contre la répression : Moscou et Novossibirsk soutiennent les prisonniers politiques opposés à la guerre

À Moscou, un militant surnommé « Léchy » [NdlR. Créature mythologique du folklore russe, souvent décrit comme un être humanoïde capable de se fondre dans la nature, de désorienter les voyageurs ou de les protéger] a tenu un piquet solitaire en soutien à Maria Bontsler, une avocate de Kaliningrad arrêtée en mai pour « collaboration confidentielle avec un État étranger ». Maria Bontsler était l’une des avocats d’Igor Barychnikov, un militant anti-guerre de Kaliningrad.
À Novossibirsk (district fédéral sibérien), le militant Vladimir Soukhov a une nouvelle fois tenu un piquet de protestation solitaire sur la place centrale en soutien à Maria Ponomarenko, journaliste de RusNews originaire de Barnaoul. Elle a été condamnée pour « discrédit » à l’encontre de l’armée russe, et également accusée d’agression contre des agents pénitentiaires.
Poursuites
Un étudiant condamné à 1 an et demi de restriction de liberté pour des slogans anti-guerre sur des banderoles électorales
À l’automne 2024, Dmitri Toktarov, un étudiant de 23 ans originaire de Tchouvachie (district fédéral de la Volga), avait inscrit des graffitis anti-guerre et des slogans tels que « Poutine est un enfoiré », « Non à la guerre ! » et « Poutine est un “pushtedyche” ! » [« meurtrier » en mari] sur des banderoles de propagande installées dans le village de Sernour, au hameau de Zaretchka-Ona (république des Maris) et à Tchéboksary.
Le jeune homme avait été arrêté en novembre 2024. Selon ses déclarations, les forces de l’ordre avaient eu recours à la violence et à des menaces en exigeant l’accès à son téléphone. Il avait ensuite été poursuivi à trois reprises pour vandalisme. En juin de cette année, le tribunal l’a condamné à un an et demi de restriction de liberté [NdlR. Une peine alternative à l’emprisonnement]. Il avait déjà écopé d’une amende de 10 000 roubles (soit 0,4 fois l’équivalent du salaire minimum en Russie).
Contre la guerre et le régime : une femme arrêtée à Tcheliabinsk pour un commentaire sur Viorstka
Elena Ichmetova, une habitante de Tcheliabinsk (district fédéral de l’Oural), a été arrêtée le 26 juin par des agents du Centre « E » (centre de lutte contre l’extrémisme), après avoir laissé un commentaire sur la chaîne Telegram du média Viorstka, dans lequel elle qualifiait les militaires russes de « mercenaires », « assassins » et « fascistes ». Après trois heures d’interrogatoire, durant lesquelles on l’a questionnée sur ses opinions politiques et son soutien à Alexeï Navalny, un procès-verbal a été établi contre elle pour « discrédit » à l’encontre de l’armée russe.
Une militante de Voronej condamnée à une amende pour un commentaire anti-guerre sur Telegram
Anjela Gouchina, une militante originaire de la ville de Liskí (région de Voronej, district fédéral central), avait publié un commentaire anti-guerre dans le chat du canal Telegram VorNadzor.
Le 20 juin, une perquisition a été menée à son domicile. Les forces de l’ordre ont saisi son matériel électronique et l’ont emmenée à Voronej pour un interrogatoire, au cours duquel ils ont notamment cherché à savoir qui administrait le canal « Les Gens Libres de Voronej ». À l’issue de l’interrogatoire, Gouchina a été accusée de « discrédit » à l’encontre de l’armée russe et condamnée à une amende de 30 000 roubles (soit 1,3 fois l’équivalent du salaire minimum en Russie).
Le programmeur Ilia Vassiliev condamné à huit ans de colonie pénitentiaire pour un post anti-guerre


Le 25 décembre 2022, le programmeur Ilia Vassiliev avait publié sur sa page Facebook un message anti-guerre en anglais, dans lequel il décrivait les bombardements de villes ukrainiennes durant la nuit de Noël. Il avait accompagné le texte d’une peinture de l’artiste ukrainien Ivan Yurchuk intitulée «Noël 2022». En juin 2024, les autorités avaient perquisitionné son domicile : elles avaientt saisi un ruban blanc portant l’inscription « Pour une Russie sans Poutine », une écharpe avec le mot « Il est temps », une pancarte « Navalny » et un livre intitulé «Congrès des citoyens de l’URSS». Le 22 juin, Ilia a été arrêté dans le cadre d’une affaire de « fausses informations militaires ». Lors du procès, il a reconnu être l’auteur du post, mais a refusé de considérer son geste comme un crime. Dans sa déclaration finale, il a affirmé avoir agi contre le fascisme et en faveur de la liberté d’expression.
Avant son arrestation, Ilia Vassiliev dirigeait le projet École civique des hackers et travaillait pour le Centre zen de Moscou. Il enseignait la programmation aux adolescents, avait organisé un petit centre de bouddhisme zen chez lui, et envisageait de prononcer des vœux monastiques.
Le 26 juin 2025, le tribunal Preobrajensky de Moscou l’a condamné à huit ans de colonie pénitentiaire.
Refus de combattre
Des milliers de Russes refusent de participer à la guerre

Depuis le début de la guerre, selon Mediazona, plus de 20 000 affaires judiciaires ont été ouvertes par les tribunaux militaires russes contre des soldats ayant refusé de prendre part aux combats.
Selon les données de fin mai 2025, 20 662 dossiers ont été ouverts, dont 17 721 ont déjà abouti à une condamnation. L’écrasante majorité des cas (18 159) concernent des accusations d’abandon non autorisé de poste (article 337 du Code pénal), un délit pouvant valoir jusqu’à 10 ans de colonie pénitentiaire. On compte également 1 369 affaires pour refus d’exécuter un ordre (jusqu’à 3 ans de prison), et 1 010 cas de désertion (jusqu’à 15 ans d’emprisonnement).
Les tribunaux militaires traitent en moyenne 700 à 800 affaires par mois ; 848 condamnations ont été prononcées en avril 2025, soit environ 38 jugements par jour ouvrable.
Mediazona souligne qu’après les records de 2024, les services d’enquête connaissent à nouveau un pic d’activité en transmettant environ 1 000 dossiers par mois aux tribunaux.
Le projet Chroniques de la Russie qui proteste est réalisé quasiment exclusivement par des bénévoles.
Ont en particulier participé à l’élaboration de la version française l’équipe de bénévoles de Mémorial France ainsi que des des étudiants en russe des universités de Strasbourg, Toulouse, Paris, Besançon, Grenoble, etc…
© Memorial / © Memorial France pour la version française.