Voix de guerre #39, Andriy Halavin : « Je ne vois pas de chemin de réconciliation tant que le mal ne sera pas appelé le mal »

Voix de guerre #39, Andriy Halavin : « Je ne vois pas de chemin de réconciliation tant que le mal ne sera pas appelé le mal »

La fosse commune de l’église Saint-André le Premier Appelé, à Boutcha, est devenue le dernier refuge d’Ukrainiens qui ont souffert de l’agression russe. Actuellement, sur le territoire de l’église, il y a une installation mémorielle portant les noms d’environ 500 innocents tués. Comment surmonter la discorde et la haine, est-ce même possible ? Nous nous entretenons avec le recteur de l’église, l’archiprêtre Andriy Halavin.


Malheureusement, le temps du bilan n’est pas encore venu. La guerre n’est pas terminée et la victoire n’est pas encore là. Les gens continuent à mourir au front. Il y a beaucoup de victimes à Boutcha : certains ont perdu leur logement, d’autres des proches et des parents, d’autres encore ont dû quitter le pays. Disons que les gens se remettent différemment du traumatisme. Pour certains c’est plus facile, pour d’autres plus complexe. Beaucoup de nos concitoyens combattent au front. Et les femmes, les enfants, les mères restent ici. Les hommes, eux, sont sur le front, et malheureusement, de nouveaux héros meurent chaque mois.

Je suis resté ici jusqu’à la mi-mars environ. J’ai participé aux premières funérailles, lorsqu’il y avait une fosse commune ici.

Et puis les Russes ont commencé à passer de maison en maison. Visiblement, ils avaient des listes. Ils sont allés chez certains en premier, chez d’autres plus tard.

Je ne pouvais pas célébrer les offices, et on ne pouvait pas demander aux gens de venir à l’église, parce que c’était dangereux, les Russes tiraient, bombardaient, tuaient des gens. Vous voyez, les murs de l’église portent des traces d’impacts, c’était donc impossible de célébrer les services divins. Il n’était pas non plus possible d’aller se réfugier au sous-sol. L’endroit où l’on se trouve ne fait aucune différence. J’ai donc quitté Boutcha. Mais tant que j’ai été ici, j’étais soit chez moi, soit je dormais à l’église.

L’archiprêtre Andriy Halavin, recteur de l’église Saint-André le Premier Appelé à Boutcha, @ Andriy Didenko pour le GDHK

Au début, les Russes faisaient encore semblant d’être des gens polis, etc., mais lorsque nous avons appris tout ce qui s’était passé dans la ville, ça a été un vrai choc. Avant cela, tout le monde se réfugiait dans sa cave, sans possibilité de se déplacer dans les autres quartiers. Les 116 personnes qui ont été enterrées dans l’enceinte de l’église étaient des personnes dont les corps se trouvaient soit à la morgue, soit posés dans la rue, à côté.

Il n’y avait aucun moyen de ramasser les cadavres étendus dans la rue Yablounska. Certains sont restés comme ça dehors pendant un mois. Personne ne pouvait les enterrer.

Les gens qui vivaient dans ce quartier-là ne savaient pas qu’il y avait une fosse commune ici. Et nous ne savions pas ce qui se passait là-bas. Ce n’est que lorsque nous avons été libérés que nous avons appris et vu les atrocités commises par les Russes. Ça a été un choc pour nous.

Un des chanteurs du chœur de notre église vivait dans la rue Ivan Franko. Nous n’avions plus aucun contact avec lui. Après la libération, nous nous sommes mis à sa recherche. Et nous avons appris que sa famille et deux autres personnes avaient été tellement torturées que certains d’entre eux n’avaient plus de jambes. Ils les avaient brûlés. Les corps étaient carbonisés et il a fallu attendre plusieurs mois pour que les résultats des tests ADN confirment légalement leur décès. Nous les avions reconnus (à partir de certains signes), mais l’important pour nous n’était pas ce que nous ressentions et pensions savoir, mais que cela puisse ensuite être présenté aux criminels lors d’un procès au tribunal, qui aurait lieu tôt ou tard.

Ici, un jour, il y aura un grand mémorial. Ce qui existe aujourd’hui est temporaire. Nous ne pouvons pas juste oublier ces personnes. Il y a ici une croix commémorative où nous venons prier. Récemment, nous avons mis en place une installation mémorielle avec les noms des personnes décédées dans la communauté unifiée de Boutcha. Il y a environ 500 noms. Ce sont des gens que nous connaissons. Il y a les noms de famille, pour certains, la date exacte de décès n’est pas connue : par exemple, une personne a été assassinée, mais comme il n’y a eu aucun témoin de ce meurtre, on n peut que supposer la date de sa mort. Ce sont tous des habitants d’ici.

Lorsque Lavrov lance à l’ONU « donnez-nous des noms », eh bien ici, on a tous les noms, venez, prenez-en connaissance.

@ Andriy Didenko, pour le GDHK

Je n’ai rien documenté. Il se trouve que c’était moi qui avais les clés de l’église où tout cela s’est passé. Je l’ouvrais le matin et je la fermais le soir. Beaucoup de choses se sont passées sous mes yeux. Des exhumations ont été effectuées. Les procureurs de la Cour pénale internationale sont venus avec leur laboratoire d’ADN et nous ont beaucoup aidés, car ils disposaient de tests rapides. Sinon, ici, nous aurions dû attendre beaucoup plus longtemps. J’ai vu comment ça se passait. Nous sommes très reconnaissants de cette aide. Tous les gens qui recherchent leurs proches et leurs parents ont pu faire des tests ADN et si dans six mois, un an, un cadavre est retrouvé, quelqu’un que les Russes auraient tué quelque part dans un garage, un sous-sol ou enterré dans la forêt, nous aurons toujours la possibilité de reconnaître cette personne grâce à un test ADN.

Nous avons plusieurs dizaines de personnes disparues. Nous savons que ces personnes sont là, quelque part. Certains d’entre eux ont été retrouvés en Russie. Il s’agit de civils, qui n’ont rien à voir avec l’armée, et ils sont détenus dans des prisons en Russie. Mais il y a des gens dont on ne connaît pas la localisation. Et il est possible que, malheureusement, le nombre de personnes tuées augmente. C’est pourquoi on a laissé des plaques vides. Si nécessaire, on pourra ajouter des noms.

Y a-t-il des personnes qui n’avaient pas été identifiées dans un premier temps, mais qui l’ont été par la suite ?

Oui, j’ai déjà évoqué ce chanteur de notre église. Le problème était que les seuls à pouvoir passer des tests ADN étaient des parents de sa mère. La famille entière a péri : la mère, le père, leur fils, l’oncle. La sœur de la mère a fait un test ADN, et ils ont d’abord identifié la mère. Ensuite, ils ont fait des tests comparatifs pour chercher son fils. Puis à partir du fils, ils ont cherché le père. Ça a pris plusieurs mois pour que tous ces tests et examens soient terminés. Ces personnes ont donc été enterrées sans avoir été identifiées. Nous savions qui avait été enterré à quel endroit et, le moment venu, ils ont été réinhumés ensemble, en tant que famille identifiée. Lorsque de nouveaux résultats d’examens arrivent, les proches peuvent être à l’étranger. À leur retour, il est possible de faire un test ADN et, au bout d’un certain temps, les personnes enterrées comme non identifiées seront identifiées. Nous avons eu plusieurs cas comme ça.

Plaques avec les noms des personnes tuées près de l’église Saint-André le Premier Appelé, à Boutcha @ Andriy Didenko, pour le GDHK

Pendant de nombreuses années, l’Ukraine et la Russie ont été qualifiées de peuples frères, avec cette affirmation que nous ne faisions qu’un. Il y a aujourd’hui une telle discorde, une telle haine, une telle inimitié… Le prétendu peuple frère a attaqué l’Ukraine, et nous voyons les traces de cette destruction dans cette église.

Comment surmonter cette haine, cette discorde ? Est-ce même possible ? Et combien de temps faudra-t-il pour réconcilier ces deux peuples ?

L’histoire montre qu’en théorie, c’est possible. La Seconde Guerre mondiale en est un excellent exemple. L’Allemagne nazie nous a attaqués, mais aujourd’hui, l’Allemagne est l’un des pays qui nous aident. J’ai parlé avec des journalistes et avec des délégations officielles de là-bas, et qui viennent ici. Pour eux, il n’y a pas de barrières, pas de questions. Les descendants et les petits-enfants de ceux qui étaient alors des occupants n’ont rien à voir avec la guerre, mais ce qui s’est passé reste douloureux pour eux et ils se sentent responsables. Il est important pour eux que cela ne se reproduise jamais.

L’archiprêtre Andriy Halavin, @ Andriy Didenko pour le GDHK

Lorsque les criminels sont punis, lorsque le mal est appelé le mal, lorsque ceux qui ont commis des crimes se repentent et demandent pardon, une voie peut s’ouvrir vers la réconciliation.

Cela prendra peut-être des décennies. Pour l’instant, on voit bien que la situation est tout autre dans les relations avec la Russie. Personne n’a l’intention de se repentir. Personne ne reconnaît ses crimes. Personne ne va admettre ses crimes. Au contraire, ils disent qu’ils peuvent recommencer. Ils nous accusent de fascisme, de choses absurdes. Par conséquent, tant qu’il n’y aura pas de tribunaux, tant que les criminels ne seront pas punis, tant que le mal ne sera pas appelé le mal, je ne vois aucune voie possible vers une réconciliation.


Ce témoignage fait partie de « Voix de guerre », un projet associant Memorial France, Memorial Italie, Mémorial République Tchèque, Mémorial Pologne et Mémorial Allemagne autour du Groupe de défense des droits de l’homme de Kharkiv (Memorial Ukraine)

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