Voix de guerre #10, Alena Kratkovskaja : Il a pris un fusil de chasse et s’est lancé à l’assaut de l’ennemi.

Voix de guerre #10, Alena Kratkovskaja : Il a pris un fusil de chasse et s’est lancé à l’assaut de l’ennemi.

Le père d’Alena Kratkovskaja est mort le septième jour de la guerre, en défendant sa maison dans le village de Yagodnoe. Il était retraité, mais lorsque les envahisseurs russes sont entrés dans le village, il a pris un fusil de chasse et s’est lancé à l’assaut de l’ennemi.


Je suis Elena Leonidovna Krasovskaya. Mon père s’appelait Grishchenko Leonid Anatolyevich. J’autorise la diffusion de cette vidéo sur Internet et sur toutes les chaînes, dans le monde entier. Mon père a été exécuté. Dans le village de Yagodnoe, dans la région de Tchernihiv. Le 3 mars 2022, lorsque les militaires sont arrivés : les Russes, les Bouriates et les Touvains sont arrivés à Vinnitsa. Quand ils sont arrivés, mon père a pris son fusil et est allé protéger sa maison natale. Et il n’est pas jamais rentré. Le 4 mars, ma grand-mère est sortie de sa maison en feu, où était tombé un obus. Ensuite, les Russes arrivés au village de Yagodnoe ont parqué tout le monde dans une pièce, à l’école, au sous-sol, où les conditions de vie étaient inexistantes.

AVEZ-VOUS ETE TEMOIN DE TORTURES, D’ABUS, DE BRIMADES INFLIGEES A DES PERSONNES ?

Moi, non, Car j’étais hors d’Ukraine à ce moment-là. je n’ai pas eu le temps d’arriver. Mais je peux témoigner que la maison a été incendiée. Il n’en reste rien. Tout ce qui se trouvait dans la maison, ou sur le territoire de notre maison, tout a été volé, par les Touvains, les Russes, ou les Bouriates. Ils ont volé la vie de mon père.

PARLEZ-NOUS DE TON PERE, S’IL VOUS PLAIT.

Mon père était un homme digne. Il a déposé les armes il y a quinze ans, il était policier, inspecteur. Puis il a quitté le service et a pris sa retraite. À la retraite, il travaillait comme responsable du département de la sécurité magasin Eldorado. Puis il s’est installé à Yagodnoe, Parce que ma grand-mère ne pouvait presque plus marcher.

COMMENT CES RUSSES ONT-ILS RETROUVE TON PERE ?

Ils ne l’ont pas trouvé, c’est lui qui est allé défendre sa ville, sa maison.

RACONTEZ-NOUS COMMENT IL EST MORT.

Et il a reçu cinq balles dans la poitrine. À la volée. Quand les bénévoles l’ont enterré, ils ont dit qu’il devait être en train de reculer. Parce que tous les impacts étaient dans la cage thoracique.

ÇA VEUT DIRE QU’IL A AFFRONTE SEUL UN GROUPE D’ENVAHISSEURS ?

Oui. Seul

CONTRE QUI ?

Il est entré dans la maison et a dit à grand-mère :  » Regarde, il y a déjà un feu dans le potager. » Il y avait un blindé ou quelque chose comme ça. Ils sont arrivés par la troisième rue. De la quatrième rue, près de l’école, ils sont allés jusqu’au village de Zlolotinka, qui se trouve à proximité. Et à travers la forêt, jusqu’à Yagodnoe. Ils ont pensé, pour autant que je sache, que ce village était une base militaire. Sur leur carte, c’était noté comme une sorte d’unité, mais il n’y en avait jamais eu à Yagodnoe. Il y avait de l’agriculture, on y cultivait des pommes quand j’étais petite. Et ce n’est pas un village, c’est comme une banlieue où les gens vivaient. On ne manquait jamais de rien. Certains travaillaient en ville, d’autres au village ».

VOTRE PERE EST MORT HEROÏQUEMENT EN DEFENDANT NOTRE TERRE. PEUT-ETRE SAVEZ-VOUS COMMENT C’EST ARRIVE ?

Oui, je crois qu’il est mort en héros parce qu’il ne s’est pas caché au sous-sol, qu’il a pris son arme et est parti. L’arme avec laquelle il partait à la chasse. Il a affronté des chars, des mitrailleuses, donc, bien sûr, c’est un héros. Je ne comprends toujours pas pourquoi il est parti. Il a été abattu au septième jour de guerre. Avant cela, pendant sept jours, il n’a dit qu’une seule chose que :  » je vous demande d’être ensemble, avec ma mère, ma sœur et son fils, neveu. Il se trouve que j’étais en France et que mes proches étaient à Tchernihiv. Nous les avons retrouvé le 2 mars, en Pologne.

J’ai pris l’avion pour la Pologne. Mon père me répétait tout le temps. « Tu dois emmener ta famille. » J’ai m’impression qu’il était déjà prêt à faire quelque chose. Et il y avait des appels qui nous interrompaient constamment quand je l’appelais. Comme s’il était avec quelqu’un, en train de prévoir quelque chose. Il avait l’habitude de dire : « Si le monde russe vient ici, et qu’ils rentrent dans nos maisons, je vais tirer et en tuer au moins un. » Et ensuite c’est ce qui est arrivé. Il en a tué un, blessé, apparemment, un second. Et le troisième, si j’ai bien compris, l’a tué, lui.  Ma grand-mère a dit que quelque part elle avait entendu dire qu’ils étaient trois.


Ce témoignage fait partie de « Voix de guerre », un projet associant Memorial France, Memorial Italie, Mémorial République Tchèque, Mémorial Pologne et Mémorial Allemagne autour du Groupe de défense des droits de l’homme de Kharkiv (Memorial Ukraine)

Pour en savoir plus sur le projet Voix de guerre, rendez-vous ici